Sept prévenus sont jugés pour « homicide involontaire » après la mort de 29 personnes à La Faute-sur-Mer en 2010. La nuit où Xynthia a frappé, Ahmed Bounaceur a vu mourir sa mère, sa femme et deux de ses enfants.

Ce devait être un week-end paisible. L’un des premiers que cette famille de médecins passait dans sa résidence secondaire de La Faute-sur-Mer (Vendée). Mais la tempête Xynthia a frappé dans la nuit du 27 au 28 février 2010, transformant leur maison de vacances en piège mortel. Ahmed Bounaceur a témoigné vendredi sur TF1 : « On savait qu’on allait mourir, c’est sûr. C’était l’angoisse de mort […]. Tout le monde pleurait, criait, mais on ne savait pas où aller. » Cette nuit-là, ce médecin-urgentiste assiste, impuissant, à la montée des flots. Sa mère, Yamina, son épouse, Nora, 43 ans, et deux de ses quatre enfants, Camil, 13 ans, et Ismaël, 5 ans meurent noyés. Avec 125 parties civiles, il sera auditionné dans le cadre du procès qui s’ouvre lundi aux Sables-d’Olonne. Pendant cinq semaines, la justice tentera de cerner les erreurs qui, dans cette petite station balnéaire, ont pu aboutir à la mort de 29 personnes.

Ahmed Bounaceur, qui a gardé jusqu’ici le silence, se tenant à distance des commémorations – trop douloureux -, racontera vendredi à la barre sa nuit d’épouvante. Comment, avant la catastrophe, il entend au bulletin météo télévisé qu’une tempête arrive sur la Vendée, qu’il vaut mieux ne pas sortir. Chacun va donc se coucher. Mais vers 3 heures, le père est réveillé par un sifflement. Peu après, l’eau entre dans le salon. Il réveille sa famille, et tous se réfugient sur un lit. Son épouse téléphone aux pompiers : à deux reprises, on lui conseille de rester à la maison. Mais en l’espace de onze minutes, l’eau qui lui arrivait à la poitrine monte au plafond.

Un « marchandage » de la mairie

Une conjonction de phénomènes engendrés par la tempête Xynthia a provoqué la submersion de la digue qui protégeait le lotissement Les Voiliers. Leur maison, comme celles des voisins, a été bâtie dans une zone qui aurait dû être classée rouge – inconstructible – en raison des risques de submersion. Mais l’urbanisation a finalement été possible à la suite d’un « marchandage » de la mairie – selon l’ordonnance de renvoi. Cette nuit-là, les flots engloutissent les habitations. À 3h51, Mme Bounaceur appelle pour la dernière fois les pompiers, expliquant qu’elle n’a « plus aucune possibilité d’accéder au grenier, l’eau étant arrivée au plafond ».

Entre-temps, le père parvient à sortir par la fenêtre, sous les eaux, en se cramponnant à la gouttière et à se hisser sur le toit. Là, il enlève des tuiles, rentre dans les combles et fait un trou dans le plafond. Mais dans la pièce du dessous, il ne reste qu’entre 10 et 20 cm d’air. Voyant sa fille Nadia, le médecin l’attrape. Puis il cherche les autres, en vain. Le corps de sa mère flotte dans la chambre. Celui du petit Ismaël ne sera retrouvé que quatre jours plus tard, « sous l’eau, sur la voie publique à l’arrière de sa maison ».

« La cuvette de la mort »

Aujourd’hui, cinq personnes (René Marratier, ancien maire de La Faute, deux de ses adjoints, un agent immobilier et un agent des services de l’État) ainsi que deux entreprises, sont poursuivies pour « homicides involontaires aggravés et mise en danger de la vie d’autrui ». Car l’enfer vécu par M. Bounaceur et les autres victimes soulève de nombreuses questions. Pourquoi le maire n’a-t-il pas alerté la population? Pourquoi la digue n’a-t-elle pas été correctement entretenue et surveillée? Pourquoi n’existait-il aucun plan de secours? Dans les combles, le médecin et sa fille de 8 ans ont dû attendre l’arrivée des pompiers pendant plus de trois heures. Dans le froid, le stress, au-dessus des corps de leurs proches.

La maison des Bounaceur illustre aussi le problème posé par l’urbanisation de ces zones à risques. Le père de famille assure ne pas avoir été informé, quand il a acheté son terrain, que l’emplacement se trouvait en risque de submersion, dans ce qui sera surnommé la « cuvette de la mort ». L’accusation pointe d’ailleurs le « défaut d’information », mais aussi la délivrance de permis de construire irréguliers et l’édification de maisons en violation du permis de construire en zone inondable.

Une affaire familiale?

Les prévenus estimeront probablement qu’ils font office de boucs émissaires, qu’ils ne pouvaient pas, à leur petit niveau, être au fait de toutes les normes applicables. Chacun, en tout cas, semblait y trouver son compte. Dans le cas des Bounaceur, par exemple, le terrain a été vendu par l’agence de Philippe Babin. Le permis de construire, délivré (en un temps record : quatorze jours!) par sa mère, Françoise Babin, adjointe à l’urbanisme. Et la maison, bâtie par l’entreprise de Patrick Maslin, également adjoint au maire.

Ce constructeur de 64 ans, par ailleurs président de l’office du tourisme, est moins connu. Le soir de la tempête, il dînait au restaurant en compagnie du maire. L’accusation lui reproche d’avoir construit la villa des Bounaceur en ne « respectant pas les règles de sécurité », en l’occurrence, le permis de construire selon lequel le plancher devait se situer « à 20 cm au-dessus de la cote de référence du projet de PPRI » (plan de prévention des risques d’inondation). Il devait donc y avoir un étage. Le père de famille en avait d’ailleurs demandé un. Mais M. Maslin a refusé…

Aujourd’hui, les cinq prévenus encourent cinq ans d’emprisonnement et 75.000 euros d’amende. La villa du médecin a été rasée, comme environ 600 autres maisons de la Faute situées en zone dangereuse. Ahmed Bounaceur, très digne, attend du procès « qu’on sache la vérité pour finir notre deuil » et que « cet événement ne se reproduise jamais ailleurs ». Jugement attendu le 12 décembre.

Marie Quenet – Le Journal du Dimanche

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